Concerts classiques : pourquoi les attentes du public changent

Dans les concerts de musique « actuelle », les smartphones sont très présents et permettent beaucoup d’interactivité, entre les artistes et le public, ou entre personnes du public. On vient au concert avec son portable et on filme, on partage sur les réseaux sociaux, on like, on commente, on créé des vidéos communes etc. L’usage du téléphone portable est devenu quasi incontournable et les artistes se servent de cette tendance. Pour leur promotion d’abord : le partage de vidéos et de photos sur les réseaux sociaux leur apporte une publicité bienvenue. Et puis pour faire évoluer et enrichir l’expérience même du concert, grâce à des applis de plus en plus nombreuses et sympas – j’en parlerai bientôt dans un prochain article.

Le public, en tout cas une partie du public,  a changé sa façon d’assister à un concert. Il n’a plus envie d’être seulement passif. Hé oui, nous sommes entrés dans une époque nouvelle, marquée par la “fin de l’ère du savoir” diagnostiquée par Michel Serres dans son livre Petite Poucette (1). Pourtant il n’est pas spécialement question, dans ce livre, de concert. C’est vrai, mais je pense que ce que décrit Michel Serre s’applique aussi au concert. Il part de ce qui se passe dans les salles de classe pour montrer que ce mouvement se généralise à tous les secteurs de la société : politique, religieux, artistiques…Et que se passe t-il ? Nous sommes arrivés, dit Michel Serres, à la fin de l’autorité . Le rapport hiérarchique ne fonctionne plus.

Extrait : “Ce chaos nouveau, primitif comme tout tohu-bohu, annonce un retournement, d’abord de la pédagogie, ensuite de la politique sous tous ses aspects. Jadis et naguère, enseigner consistait en une offre. Exclusive, semi-conductrice, celle-ci n’eut jamais le souci d’écouter l’avis ni les choix de la demande. Voici le savoir, stocké dans les pages des livres, ainsi parlait le porte-voix, le montrait, le lisait, le disait ; écoutez, lisez ensuite, si vous le voulez. En tout cas, silence.

L’offre disait deux fois : Tais toi.

Fini. Par sa vague, le bavardage refuse cette offre pour annoncer, pour inventer, pour présenter une nouvelle demande, sans doute d’un autre savoir. Retournement !

(…) Quand Petite Poucette use de l’ordinateur ou du portable, ils exigent tous deux le corps dune conductrice en tension d’activité, non celui d’un passage en passivité de détente : demande et non offre. Elle courbe le dos et ne met pas le ventre en haut. Poussez cette petite personne dans une salle de cours : habituée à conduire, son corps ne supportera pas longtemps le siege du passage passif ; elle s’active alors, prove de machine à conduire. Chahut. Mettez entre ses mains un ordinateur, elle retrouvera la gestuelle du corps-pilote.

Il n’y a plus que des conducteurs, que de la motricité ; plus de spectateurs, l’espace du théâtre se remplit d’acteurs, mobiles ; plus de juges au prétoire, rien que des orateurs, actifs ; plus de prêtres au sanctuaire, le temple se remplit de prêcheurs ; plus de maîtres dans l’amphi, partout des professeurs…Et, nous aurons à le dire, plus de puissants dans l’arène politique, désormais occupée par les decides. Fin de l’ère du décideur.”

Le public devient acteur et prescripteur

La musique classique donne toujours l’impression qu’elle doit être apprise pour être comprise, qu’elle est un art savant auquel on n’a pas accès si on n’en possède pas les clefs. Elle reste un art « impressionnant », qui se partage entre élites éclairées (je caricature, certes, mais pas tant que ça). C’est une posture qui va à l’encontre des aspirations des publics d’aujourd’hui, en particulier des publics jeunes.

Les salles de concert classique ne peuvent pas ignorer la transformation à l’oeuvre dans les attitudes et les “habitudes de consommation” du public futur. Il devient de plus en plus difficile de maintenir avec le public une relation qui soit purement celle de “sachant – non sachant”, “artiste s’exprimant – auditoire silencieux” telle qu’elle existe aujourd’hui. Parce que le public qui arrive ces prochaines années grandit dans l’habitude et le besoin de commenter, de partager, de co-créer.

La communication autour du concert a aussi profondément changé. Les lieux de concert ne peuvent plus communiquer vers les publics de façon exclusivement « top-down ». Le public a cessé de croire en la publicité, il a tendance à questionner ce que lui disent les institutions sur les spectacles produits et même la parole des critiques n’est plus aussi influente qu’avant. Aujourd’hui les internautes sont avant tout influencés par les avis d’autres internautes, que ce soient leurs amis, leur famille ou des inconnus. Le public est devenu le premier prescripteur de ce qu’il a vu et entendu. Ainsi 34% des internautes suivent des artistes musicaux sur les réseaux sociaux et 35% font souvent ou de temps en temps découvrir à leurs contacts un titre qu’ils aiment.

C’est certain, le collectif et l’interactivité occupent un rôle central dans le rapport au monde des nouvelles générations. Reflet des attitudes, des attentes et des interrogations d’une époque, le spectacle vivant devra tôt ou tard se saisir de ces nouvelles manières d’être au monde et les faire siennes, les exploiter pour enrichir sa démarche artistique d’une part et pour répondre aux évolutions des attentes du public d’autre part. Quelle part de création, de co-création peut revenir au public lors d’un concert classique ? Cela reste à inventer !

Un nouvel enjeu : créer de la valeur

L’industrie culturelle est en train d’opérer les transformations nécessaires pour s’adapter aux changements radicaux de “consommation des biens culturels” évoqués dans notre première partie. Une étude (2)  réalisée par Bain & Company en 2014 montre que la culture en tant qu’industrie se doit de poursuivre une nouvelle forme de créativité pour créer de la valeur.« Avec cette troisième vague, après l’analogique et le numérisé, il ne s’agit pas seulement d’une modification des supports, mais de changements fondamentaux débouchant sur une nouvelle forme de créativité« , souligne Laurent Colombani, associé chez Bain, et l’un des auteurs de l’étude. Pour créer de la valeur, l’industrie de la culture doit donc éclater, recomposer, donner à partager. C’est quelque chose que par exemple Disney a compris : le groupe achète Maker Studio, spécialisé dans la production de films destinés à YouTube, anticipant ainsi l’avenir proche en se lançant dans la création participative et dans les formats courts. Les salles de concert classique appartiennent elles-aussi à cette industrie culturelle en transformation.  Une idée pour créer de la valeur (comme pour favoriser la création) c’est de mixer les arts, de faire se rencontrer les secteurs, de laisser les influences diverses inspirer les mises en scène ou les interprétations.

Bien entendu, il ne s’agit pas de demander aux artiste de se soumettre aux lois du marketing pour donner au public uniquement ce qu’il attend et connaît (et qui est souvent le fruit d’une exposition à une « culture de masse » peu propice à la créativité artistique). Une salle de concert classique ne peut baser sa programmation sur les seuls goûts du public. Elle doit construire une programmation cohérente dont une partie au moins emmène le public vers des œuvres moins connues, plus exigeantes. Les maisons d’opéras ont quant à elles une mission d’éducation du public et de formation. Tout cela reste vrai et je ne suis pas en train de demander à ce que ce soit remis en question. L’opéra et la musique classique sont des expériences complexes, qui nécessitent du temps, de la concentration et, pourquoi pas, une certaine expérience de la vie pour être pleinement appréciés.

Mais comment faire alors pour concilier l’exigence artistique propre au concert classique et les nouveaux comportements du public liés à l’interactivité et la co-création ?

Je donnerai des pistes dans un prochain article, j’ai déjà quelques idées, mais la réflexion est très vaste ! Et vous, vous avez des idées ? Des expériences à partager ?

 

 

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(1) SERRES, Michel, Petite Poucette, Le Pommier, 2012. Petite Poucette,C’est le nom donné par Michel Serres aux nouvelles générations qui naissent et grandissent avec un écran sous les doigts, dans un monde en pleine mutation sous l’effet des nouvelles technologies

 (2) Génération hashtag : la culture à l’âge du numérique natif

Author: numeriscene

bloggeuses passionnées de musique, de théâtre, et de numérique

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1 Comment

  1. Uno puede aprender algo nuevo aquí todos los días. Estoy un habitual para la mayoría de los blogs, pero aún no sabía nada de un par de ellos.

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